PHILOSOPHIE ANALYTIQUE


PHILOSOPHIE ANALYTIQUE
PHILOSOPHIE ANALYTIQUE

Des philosophes se sont dits et se disent encore analystes, à Cambridge, Lwow, Varsovie, Vienne, Prague, Oxford, Pittsburgh, Princeton... Avec l’appellation, ils ont en commun l’idée qu’un certain type d’analyse est philosophique, voire que la philosophie est analyse. Les maîtres mots: «phrase», «proposition», «signification», soulignent aussitôt le caractère linguistique de l’entreprise. On ne la confondra donc pas avec la résolution d’un concept à l’aide de jugements analytiques, ou avec l’analyse transcendantale de Kant, ou encore avec l’analyse philosophique de Lagneau.

Traditionnellement, les philosophes ne s’accordent ni sur la nature de leurs problèmes, ni sur le genre de solutions qui leur convient, ni sur le type de preuve qui caractérise leur argumentation. Le plus clair résultat de la «révolution» analytique, comme on a appelé la réaction anglaise à quelque cinquante années d’hégélianisme, aurait été de réduire un peu et pour un temps l’ampleur du désaccord. On aurait pris une idée plus précise de l’activité philosophique, plus unifiée de son modus operandi et de son domaine. Les questions philosophiques, typologiquement distinctes des questions empiriques comme des questions formelles, appelleraient une clarification logique de la pensée et par là une illumination de la nature ultime des faits. Une nouvelle méthode aurait été découverte, l’analyse, à ne confondre ni avec l’analyse matérielle du savant, ni avec l’analyse formelle du logicien. L’objet de la philosophie serait ce qui a été techniquement appelé un domaine de second degré (a second-order subject ). Entendons que son affaire n’est pas de décrire, d’expliquer ou de changer le monde, ou même de produire des énoncés d’un nouveau genre, mais d’apporter une analyse de la signification des énoncés scientifiques et du sens commun que l’on ne met pas en doute. Les analystes ne prétendent pas décourager les approches intuitive et spéculative; ils se soucient du reste fort peu d’en débattre avec la philosophie continentale et traditionnelle.

La tradition qu’ils forment depuis plus de soixante ans s’est centrée autour de deux questions modestes en apparence: What do you mean? et How do we know? («Que voulez-vous dire?» et «Comment connaissons-nous?»). On évoque aussitôt l’enquête socratique et l’on se demande ce qui caractérise ces nouvelles recherches conceptuelles; on songe à la quête kantienne du fondement et l’on voudrait découvrir ce qui distingue cette analyse philosophique du projet critique. Il ne suffit pas de remarquer que la seconde question présuppose pour eux la première et celle-ci une autre plus explicite: How do we speak? («Comment parlons-nous?»). Il s’agit de comprendre comment on en est venu à cet accord minimal qui fait d’abord de la philosophie une enquête sur le langage. Cette enquête sera menée en décrivant les origines, les formes de l’analyse philosophique, les phases de son histoire, les pôles de ses intérêts, et en dégageant à partir de ses présupposés la vigueur de la pensée philosophique.

1. Des origines aux commencements

C’est en Angleterre que le mouvement de la «philosophie analytique» se fit reconnaître comme tel, se signalant dès son apparition comme une rupture et une réaction à l’égard d’une école philosophique. Pourtant, les origines sont ailleurs.

L’approche analytique et linguistique en philosophie, qui s’annonçait chez Locke et se retrouvait chez Condillac, supposait une nouvelle approche du langage qui avait été acquise dans les sciences au moins cent cinquante ans plus tôt. Une histoire des sciences qui se veut histoire des concepts pourrait être une histoire linguistique des sciences. On y verrait que les révolutions de celles-ci sont liées à l’introduction d’un nouveau langage, lui-même solidaire de catégories neuves (Galilée), que leur progrès dépend de l’amélioration de leur nomenclature (Lavoisier), de leur vocabulaire (Linné), qu’un changement, voire un «viol» linguistique (Riemann), peut entraîner un bouleversement conceptuel générateur d’extension théorique (géométries non euclidiennes), que leurs théories s’expriment dans la structure de leurs équations (Poincaré, Maxwell), avant même que leur axiomatisation n’achève de révéler la nature linguistique des problèmes eux-mêmes. En somme, si l’on retourne des commencements aux origines, il apparaît que la philosophie analytique n’est que l’émergence au plan de la réflexion d’une prise de conscience bien plus ancienne de l’importance du langage dans la théorie, les progrès, obstacles et ruptures épistémologiques des sciences européennes.

En philosophie, cette révolution n’a été possible qu’à la faveur d’une évolution sociale et culturelle. Une laïcisation de la culture, une professionnalisation de la philosophie fait d’une telle révolution une affaire de philosophes qui publient dans des revues spécialisées, se soumettent à la critique experte des collègues, conquièrent leur autonomie par rapport à toute «croyance», assurent leur indépendance par rapport à la théologie, la politique et la psychologie, et institutionnellement d’abord en constituant une faculté. Sur le plan de la discipline, trois influences précipitaient cette philosophie nouvelle de la philosophie. En premier lieu, la logique se soustrayait à la science du mental. Logiciens et mathématiciens, comme Frege, Husserl, Russell, libèrent la vérité mathématique et logique de l’empirisme mêlé de psychologisme des héritiers de Stuart Mill. En deuxième lieu, la psychologie se constitue en science inductive et récuse la philosophie comme science du mental. Enfin, deux élèves de Brentano, Meinong et Husserl, appliquent aux actes de conscience intellectuelle l’a priori de l’intentionnalité et font de la philosophie l’investigation des objets de pensée, des significations, lui ouvrant – entre la psychologie comme science des actes et des états mentaux et les sciences physiques et biologiques des objets et des événements physiques – un domaine spécial qui n’est revendiqué par aucune autre science, le tiers royaume des objets logiques comme concepts, classes, implications, vérités...

Après son objet, il restait à cette philosophie à conquérir sa méthode: influencés par ces thèmes préanalytiques, mais renouant avec une tradition proprement britannique, Moore et Russell s’écartent de l’analyse intentionnelle et eidétique. Moore veut donner des «analyses correctes» d’un certain nombre de propositions du sens commun aussitôt comprises dans leur «signification ordinaire». Mais une chose est de comprendre, une autre de donner une analyse correcte de «ceci est bon» ou «ceci est une table». Russel s’occupe de l’examen des concepts clés de la logique formelle et de l’arithmétique: tous, quelques, quiconque, un, le, les, ne pas, est un, identique à, existe, si, et, ou, tel que... L’élimination du psychologisme exigeait le recours au réalisme, mais encore fallait-il distinguer les vrais constituants du discours; là est l’essentiel de l’analyse.

2. Critères d’identification

Énumérer quelques mots clés, nommer une méthode, indiquer un domaine, déceler des influences et des origines, ce n’est pas définir cette philosophie analytique. Il est significatif qu’aucun exposé critique, aucune histoire philosophique n’ont été jusqu’ici tentés; les présentations générales faites par les analystes préfèrent dégager les traits (features ) qui décrivent un mouvement plutôt que les caractères qui définissent une école. Certains situent le terme de la philosophie analytique à la crise de l’école de Cambridge en Angleterre, à sa collusion avec le marxisme en Pologne; d’autres présentent ce que l’on peut appeler l’école d’Oxford comme son héritière. Pour M. Urmson, tous les analystes font cortège à Austin. Pour Russell, il n’y a rien à trouver d’intelligible dans la pratique récente, purement linguistique, dont les doctrines positives sont triviales et les négatives infondées. On évitera donc de conduire l’analyse du mouvement en fonction de l’une ou l’autre de ces lectures. On utilisera la terminologie reçue par la majorité des analystes, en indiquant les articles où l’on trouve l’exposé complet de ce qui est ici traité par allusion, en signalant les analyses qui ont plus ou moins valeur de paradigme.

À défaut de le définir, on peut s’entendre sur trois critères permettant d’identifier ce mouvement. En premier lieu, il se caractérise par une attitude minimaliste à l’égard des problèmes philosophiques. Ses énoncés précis, sur le mode formel, recouvrent rarement les formulations traditionnelles; ils donnent lieu à des discussions détaillées et limitées de style presque scolastique. Il ne présente pas une doctrine exprimée en un long ouvrage théorique susceptible d’intéresser un grand public, mais de courts essais, ou bien se contente de colloques privés entre collègues. On n’y construit pas de vastes synthèses en utilisant les pouvoirs de l’analogie aux dépens de la simple logique. On propose de réfléchir sur «quelques questions à propos de connaître et penser» ou sur «deux des sens de probable ». On peut voir dans la reconnaissance du rôle actif du langage en philosophie le deuxième critère d’identification de ce mouvement. Ce seul caractère sert parfois à définir la philosophie analytique comme «philosophie linguistique» ou «analyse linguistique». On a même pu proposer de classer les analystes, par leur relation au langage, en sectateurs et critiques du langage naturel ou des langages construits, en formalistes et linguistes , chaque groupe ayant ses extrémistes et ses modérés. Parmi les formalistes, les constructionnistes (Lesnievski, Aukasiewicz, Carnap) considèrent que seuls les langages construits offrent une formulation univoque de leurs idées, les réformistes (Russel, Kotarbinski, Ajdukiewicz) entendent restructurer le langage conformément à la forme de toute connaissance, disons à la logique des Principia mathematica . Parmi les linguistes, les uns acceptent de rectifier l’usage ordinaire (Ryle, Strawson, Hampshire), les autres trouvent dans l’analyse descriptive minutieuse des finesses conceptuelles de la langue commune au moins un préalable de tout examen philosophique (Austin). Cette préoccupation «logique» (ou linguistique), au sens large, distingue la philosophie analytique d’autres philosophies de type cartésien ou transcendantal qui recommandent l’analyse comme recherche de l’intelligible ou du fondement en philosophie; en même temps, elle l’oppose aux philosophies de la totalité ou de l’absolu: la synthèse hégélienne, la synopsis platonicienne. Quand paraît, en 1903, l’essai de Moore The Refutation of Idealism , qui annonce une révolte privée contre l’hégélianisme de Bradley ou de McTaggart, on le salue comme le premier écrit de philosophie analytique.

La philosophie analytique peut se caractériser enfin par le fait que, parmi tous les modes de relation au monde, elle ne veut considérer que le mode d’appréhension par concept, le seul qui nous serait objectivement ouvert. La tâche philosophique ultime concerne le rapport entre la manière dont les choses se passent dans le monde et la nature de notre structure conceptuelle. Et, puisque l’usage linguistique naturel ou formel est considéré comme le point de contact essentiel avec la réalité conceptuelle, le seul lieu où le mode d’opération des concepts est analysable, on comprend que Russell ait pu parler de méthode scientifique en philosophie. Non qu’elle concerne l’empirie, mais le procès analytique, d’emblée intersubjectif, repose sur l’utilisation critique de ressources nouvelles de la logique mathématique, mises à la disposition du philosophe, et sur l’identification délibérée de la Bedeutung (signification) à la Wortbedeutung (signification du mot). Ce qui achève de la distinguer d’autres philosophies qui conçoivent l’analyse comme une inspection des essences ou comme la description d’une dimension existentielle.

3. Phases, pôles et types d’analyse

Il reste que les analystes n’ont pas la même théorie de cette pratique, de son type d’objet, et de ses résultats. On associe les théories analytiques soit avec la vue métaphysique que Russell appela «atomisme logique», soit avec les doctrines supposées antimétaphysiques du positivisme logique, soit avec une conception sans arrière-plan dogmatique: celle de Moore et plus tard des oxfordiens, soit encore avec une sorte de nominalisme radical comme chez Ryle. Même diversité quant au terme de l’analyse: Wittgenstein (Tractatus ) ne déclare pas que le retour à l’ultime peut être mené à bien, il ne dit pas non plus quels sont les ultimes éléments; au début, les positivistes logiques s’engagent davantage en les identifiant à des contenus sensibles. Mais, si les uns et les autres veulent que le squelette linguistique de la nouvelle logique fournisse la structure formelle des énoncés ultimes, Moore avant Wittgenstein seconde manière (Investigations ) ne s’engage ni sur la nature des éléments ni sur la forme des énoncés. Enfin, l’école d’Oxford ne se lie plus à aucun modèle (pattern ) qu’il s’agirait de révéler. Un bref historique s’impose donc afin de découvrir derrière les phases du mouvement les formes de l’analyse.

Après une période préanalytique dominée par le réalisme néo-aristotélicien des deux disciples de Brentano (Meinong et Russell), on voit émerger au début du siècle une ligne de développement en Angleterre puis en Pologne. La théorie des objets de Meinong et la contribution à la philosophie de l’esprit de Twardowski préparent la réaction de Russell. De même que la théorie de l’externalité des relations de celui-ci devait faire échec à l’idéalisme moniste, sa méthode des constructions logiques, sa théorie des descriptions, des fonctions propositionnelles et l’analyse formelle qui en procèdent sont mises au point pour résoudre les difficultés logiques de ce réalisme radical.

En Pologne, la génération de l’école de Lwow-Varsovie s’instruit à la lecture des Principles of Mathematics (1903), développe des propres idées en relation avec les Principia mathematica (1910) et bientôt contre eux. Les Polonais reprennent le travail analytique sur la fondation des mathématiques et de la logique là où Russell l’abandonna. L’interprétation nominaliste et pragmatiste de Tarski et Lesnievski sera réintroduite par eux dans le monde anglo-saxon, où elles agissent sur les recherches récentes de Quine et de Goodman. L’homogénéité et la continuité du rameau polonais (l’influence du second Wittgenstein y est quasi nulle) en fait un mouvement sans autre histoire que sa rencontre avec le marxisme qu’il pénètre de certaines habitudes analytiques, avant d’être éliminé comme philosophie indépendante.

En Angleterre, le mouvement prend figure chez Moore et Russell, trouve un achèvement et comme un classicisme provisoire avec le Tractatus (1921), s’ouvre au positivisme logique au début des années trente... Tandis qu’en Pologne face="EU Caron" ゲukasiewicz et Kotarbi ski gardaient leurs distances à l’égard du cercle de Vienne, Ayer réussit la conjonction avec la pratique analytique en sauvant le meilleur de la tradition empiriste anglaise. Le mouvement tente alors de se réfléchir dans ses présupposés au cours des premières controverses analytiques. Wisdom fait la philosophie de la philosophie analytique. Stebbing systématise ses procédures. Parallèlement à l’autocritique de Wittgenstein, l’analyse dite classique marque le pas. Un certain nombre d’articles publiés avant la Seconde Guerre mondiale annoncent un élargissement (ou une dénaturation): l’analyse deviendrait élucidation, moins réductive que descriptive. Certes, la continuité entre cambridgiens et oxfordiens semble assurée chez Ryle, dont la Theory of Meaning (1957) avec l’article de Ayer, «Philosophy and Language» (1963), comptent parmi les meilleurs arbitrages du mouvement dans son ensemble. Mais on pense, aux États-Unis, en 1967, qu’il présente des signes d’essoufflement, soit par transformation et retour à une problématique plus classique, chez Strawson et Hampshire, soit par une certaine exténuation de la problématique philosophique, chez Quine, qui dénonce le mythe de la signification, et surtout chez Goodman.

On pourrait faire l’histoire de la philosophie analytique en faisant l’histoire de l’idée de signification pendant cette période. Elle est devenue un instrument indispensable du discours philosophique. On analyse la pensée en tant qu’elle est signifiante, capable d’être vraie ou fausse. Or, Frege, le premier logicien moderne après Stuart Mill à en donner une théorie générale à l’occasion de ses recherches sur la notation des quantificateurs, juge le langage ordinaire inapte à exprimer adéquatement la généralité, paradoxalement capable de noms propres sans dénotation et de phrases sans valeur de vérité. C’était, pour lui, faire choix d’un des pôles de référence pour fonder sa philosophie de la signification, et par là un des types d’analyse: la référence aux langages construits, logiquement parfaits. Comme les recherches philosophiques sont des recherches conceptuelles qui portent sur la logique des expressions, on va considérer que cette rationalité de fonctionnement doit être empruntée à la nouvelle logique formelle. C’est elle qui fournit le cadre général de l’analyse. Mais on peut considérer aussi que c’est notre pensée commune et quotidienne qui donne naissance aux problèmes majeurs de la philosophie, bien mieux que le fait de contempler le répertoire restreint des types de fonctionnement logique des concepts d’un système formel, qui nous rend aveugle à la diversité des modes logiques que manifestent les concepts ordinaires: l’analyse devrait donc être éclaircissement du langage ordinaire.

Dans les deux cas, la tâche analytique enveloppe toujours un effort pour transcrire en des termes plus appropriés les énoncés que l’on trouve déroutants. Une phrase (une classe de phrases) est supposée analysée si l’on peut la traduire par une autre phrase synonyme, propre à rendre explicite la complexité réelle des concepts utilisés, bref, par une paraphrase idéale , une refonte de la forme verbale, propre à manifester les affinités logiques de la proposition exprimée, en écartant les affinités illusoires. Il s’agit d’une sorte de traduction, mais à l’intérieur d’un même langage, d’une forme moins explicite en une forme plus explicite, d’une forme trompeuse en une forme non trompeuse. Le but n’est jamais purement linguistique. L’enjeu est généralement une définition «réelle». Le terme de l’analyse est une forme propositionnelle qui manifeste la structure véritable des faits ou des pensées exprimées.

Donc, selon qu’on prend parti sur la forme générale des phrases éclaircies, le type de langage des paraphrases et la nature du terme des analyses, selon qu’elles sont seulement retour à l’élémentaire ou saisie de l’élémentaire, on va pouvoir distinguer plusieurs formes d’analyse. On en développera quatre, qui sont historiquement représentées: les deux premières, formelles et réductives, constituent l’analyse classique , les deux autres, informelles et descriptives, se réservent parfois le nom d’élucidation .

4. Les formes de philosophie analytique

Les atomistes logiques

Analyser, c’est reformuler les phrases du langage ordinaire dont la forme grammaticale dérobe le sens. Ici, la nouvelle logique formelle va fournir le langage des paraphrases. Ainsi, la théorie des descriptions de Russel, que Ramsey considérait comme le paradigme de la philosophie analytique, dénombre les types d’expressions dénotantes (un homme, tout homme...; le présent roi d’Angleterre, le présent roi de France). Examinant celles qui semblent faire partie de propositions simples et singulières, elle révèle que ces propositions sont en réalité complexes et générales. Le langage usuel peut nous faire tomber dans des expressions qui conduisent à des contradictions, dans des phrases qui ne peuvent représenter des faits pas plus qu’un système logiquement contradictoire ou une antinomie n’ont de modèle qui les satisfait. Une phrase comme «Le présent roi de France est chauve» échappe aux critères réalistes de la représentation que Moore et Russell ont acceptés comme principes antipsychologistes. L’analyse grammaticale donne un sujet et un prédicat: 﨏a. Seulement, a n’existe pas. Pour Meinong, tout ce qu’on pense peut être sujet et détient quelque réalité. Pour Frege, qui a besoin, comme plus tard Quine, de l’ensemble vide en mathématiques, le faux existe comme valeur de vérité à quoi se rapportent les propositions fausses. Que faire de a ? Russell ne peut accepter que la proposition «Le présent roi de France est chauve» soit simplement fausse. Ou bien je fait de a un sujet en suivant le parallélisme logico-grammatical, mais alors j’attribue une propriété réalisable (être chauve) à une entité autocontradictoire. Ou bien je brise l’apparente unité de a en analysant 﨏a en une conjonction de propositions, dont chacune sera déclarée à bon droit vraie ou fausse. Ainsi, dans la formule:

la fiction de a disparaît. La solution russellienne est cette remarquable analyse. Chaque fois que l’ordre du langage conduit à des absurdités, on lui substitue l’ordre de la pensée. On transforme l’expression du langage de manière à honorer sa prétention au sens (l’unicité du défini), en la débarrassant du risque d’absurdité.

Métaphoriquement, analyser, c’est décomposer, réduire le langage en énoncés atomiques dont la forme propositionnelle est un bon guide pour saisir la structure des faits correspondants. Les présupposés de ce type d’analyse résolutive concernent le langage, la logique et, dans la notion de signification, le rapport entre langage et réalité.

En premier lieu, il faut renoncer au parallélisme logico-grammatical pour une langue logique édifiée sur l’unité logico-mathématique.

En deuxième lieu, quelle que soit sa forme grammaticale, une proposition complexe est une fonction de vérité des propositions simples indépendantes, auxquelles elle se ramène tautologiquement, c’est-à-dire que sa vérité ou sa fausseté peuvent être déterminées dès qu’on connaît celles de ses constituants.

Enfin, cette thèse dite de l’extensionnalité est la clé de l’explication atomiste du monde; l’analyse réductive est la méthode au service d’une thèse métaphysique sur le pluralisme des faits simples, constituants ultimes de la réalité. Pour rendre compte de cette homologie structurale, qui fonde circulairement une théorie du monde et du langage, Wittgenstein élabore la notion du meaning as picture (Abbildung ). En fait, le travail analytique est plus complexe que ne le laisse supposer cette réduction du moléculaire à l’atomique.

Si la logique est connaissance des faits en tant que science des configurations possibles d’objets (si le monde a la structure d’un langage bien fait), alors l’analyse logique ou formelle devient analyse métaphysique ou «réelle», Moore et Russell ont posé que l’antipsychologisme exige le réalisme. Il n’est pas question de chercher à tout fait du discours une justification dans la conscience comme le fait la phénoménologie. On admet que le discours est mal fait quand il ne répond pas aux conditions d’un réalisme rénové. L’élimination des descriptions définies, des relations (en extension) et des classes (la notion non critique de classe mène aux antinomies) est une conséquence de ce nouveau réalisme. Parce qu’on préfère aux inférences des analyses, beaucoup d’entités inférées en 1903 sont abandonnées.

De fait, l’analyse dans la théorie des descriptions est contextuelle (on résout une description en la replaçant dans un contexte propositionnel et en soumettant le tout à l’analyse). Elle a servi à tous les analystes de paradigme et d’abord à Russell de modèle pour traiter toutes sortes d’entités mathématiques et physiques. Non seulement la belle construction logiciste du nombre permettrait d’exprimer le nombre entier, que Peano avait cru irréductible, en termes de concepts logiques, mais encore elle permettrait éventuellement de considérer les points, les instants, les particules comme «symboles incomplets» sans signification propre. Quand les propositions auxquelles ils contribuent sont analysées, ils sont résolus en d’autres entités qu’on peut construire empiriquement. Avant l’analyse de la matière, Russell applique à l’analyse de l’esprit sa conception de la «chasse aux entités superflues». On voit, d’une part, que la version moderne du rasoir d’Occam n’est pas nécessairement un thème nominaliste et, d’autre part, que la vieille critique philosophique des universaux est avantageusement remplacée par l’analyse logique: elle mène à bout le travail positif de refonte des faux sujets que les anciens empiristes se bornaient à dénoncer. Tout se passe comme si la logique contenait désormais avec la forme de la raison pure la science de ses apparences.

Mais, dans la mesure où l’atomisme logique admettait que les énoncés simples (obtenus en ajoutant à la syntaxe des Principia un vocabulaire de noms logiquement propres qui désignent des particuliers) sont à vérifier par une voie extra-logique, l’analyse classique va se prêter à exprimer les thèses de l’empirisme traditionnel. Je puis considérer que les objets sont des complexes et, sans changer de contenu propositionnel, les réduire à des simples, connus par familiarité (acquaintance ) ou à des données sensorielles (sense data ). Wisdom a schématisé la procédure de ces constructions logiques: dire qu’un genre d’entités X est une construction logique à partir d’entités Y, c’est dire que les énoncés qui portent sur des entités de genre X peuvent être traduits en énoncés sur des entités de genre Y, les Y étant supposées plus fondamentales que les X.

Les positivistes logiques

Par un certain dogmatisme de la sensation (qui s’est infléchi récemment vers des thèses pragmatistes), les positivistes logiques réagissent contre la métaphysique des atomistes logiques et prétendent accomplir leur vrai programme tout en dégageant les présupposés de la pratique de Moore. Aux États-Unis, on confond couramment le positivisme ou l’empirisme logique avec la philosophie analytique elle-même.

L’objet et le mode de l’analyse ne font pas difficulté, mais son principe est ici moins aisé à énoncer. Si les faits atomiques ont rapport avec l’empirie, c’est que le donné sensible est seule source de vérité et de vérification. On localise les faits ultimes par l’analyse formelle des propositions; on atteste le sens des propositions simples ou protocolaires par la vérification. L’analyse est réductible du degré d’abstraction, et dite directionnelle. En fait, l’examen du langage de la science devient à peu près le tout de la philosophie. Expliquer les termes de sa méthodologie, apporter les ressources de la logique moderne à clarifier ses concepts sémantiques de vérité (confirmation et testabilité), exhiber la structure des théories en définissant et en «corrélant» ses expressions: voilà l’objet de l’analyse. Il n’est plus question de la considérer comme clé de vérité métaphysique.

La théorie de la signification qui la fonde reste au cœur des recherches du cercle de Vienne, puis de ses domiciliations anglo-saxonnes (Ayer et Carnap). Neurath, qui médite Russell, remarque vite que les phrases auxquelles conduit un programme de constructions logiques à partir des données des sens (the asserter’s protocols ) sont logiquement inexprimables. De plus, comme seule la structure logique des faits peut être communiquée, les protocoles ne sauraient être des énoncés atomiques, vérifiables une fois pour toutes. Ayer et Carnap en tirent les conséquences pour l’analyse. D’abord, il n’y a pas de phase nécessairement ultime du procès de vérification. Ensuite, il faut redéfinir la vérification comme processus logique. Or, la logique, qui coïncide avec le domaine du discours, ne consiste pas à comparer des énoncés avec des faits, mais des énoncés privés d’évidence avec d’autres. Dans une observation, avait déclaré Duhem, ce qu’on vérifie, c’est toujours un système de propositions. En conséquence, il n’y a pas de signification pour une phrase isolée. Le sens réside bien encore dans le mode de vérification, seulement celui-ci est désormais défini par les principes syntactiques qui gouvernent, dans un langage donné, la comparaison avec un ensemble de propositions dites protocolaires, qui font l’objet d’une stipulation expresse.

L’analyse philosophique devient syntaxique . Elle n’est plus bornée comme chez Wittgenstein à montrer énigmatiquement la structure logique des faits; elle peut l’énoncer sans contradiction, pour peu qu’elle se donne un langage assez riche. Elle a un contenu doctrinal et son discours est légitime. Tandis que la notion de langage construit va se généraliser (principe de tolérance), la pratique analytique devient symétrique d’une activité de construction purement linguistique. En s’appuyant sur une conception syntaxique et non plus logiciste du langage, l’analyse échappe en partie à l’inspiration frégéenne. Elle ne manifeste plus les lois de la pensée ou de la réalité, mais le mode de formation et de transformation des phrases dans un système donné consistant. La théorie de la signification prend un tour conventionnaliste (il faut une convention pour admettre les protocoles, une convention encore pour choisir un langage ou une théorie). Suivant Ajdukiewicz qui définissait la signification en termes de synonymie, Quine prend acte de cette coupure entre la théorie du sens et la théorie de la référence. Dès lors que la première s’enferme dans l’étude de la synonymie et de l’analycité des énoncés, on doit abandonner les significations elles-mêmes comme d’obscures entités intermédiaires. Bien entendu, l’analyse reste violemment antimétaphysique. La distinction des modes «matériels» et «formels» du discours lui permet de détecter systématiquement les phrases pseudo-objectives (pseudo-object sentences ).

L’analyse dite thérapeutique

Par l’analyse dite thérapeutique, on insiste sur l’efficacité subjective de la pratique analytique. En découvrant comment la logique du langage a été mal comprise, l’analyste refuse les «dilemmes» issus d’une conception tronquée de la grammaire logique d’une classe d’expressions. Un problème philosophique est souvent symptôme d’une distorsion conceptuelle. Le but du raisonnement philosophique est la clarté complète, car résoudre, c’est ici dissoudre. Le problème attire l’attention, l’analyse fait voir et d’abord rectifie la fonction réelle de nos phrases. Elle révèle nos aveuglements sélectifs à des «expressions systématiquement trompeuses». La philosophie devient une activité de clarification du sens, en découvrant les conventions d’usage du langage ordinaire.

Ce troisième groupe s’est constitué à partir d’un refus de la théorie du langage et de la signification qui sous-tend les deux formes précédentes d’analyse classique. Un changement de métaphore chez Wittgenstein signale le tournant. Dans les Investigations , les mots ne sont plus traités comme des tableaux mais comme des outils . Au lieu de considérer le sens d’un mot comme quelque chose qu’il a contracté par son rapport à un objet, on se demande comment il est utilisé. Du reste, Wittgenstein ne prétend plus développer une théorie mais élucider le sens de certaines expressions spéciales. La critique se retourne contre le projet critique d’un langage parfait et atteint l’analyse classique comme paraphrase réductive et formelle. Tous les sectateurs du second Wittgenstein reprochent aux logiciens d’opérer avec une conception simplifiée du langage et de recourir à une méthode rigide de l’analyse.

D’une part, la constitution d’un langage parfait ne nous renseigne pas sur la nature des entités du langage ordinaire. Les simples auxquels renvoient les noms logiquement propres pourraient n’être qu’une fiction logique. De toute façon, on ne peut conclure de la structure des langages artificiels au fonctionnement de la langue naturelle, parce qu’on a pris en compte une seule partie de ses fonctions (les énoncés de fait).

D’autre part, une conception trop rigide de l’analyse nous confine à exhiber des relations quasi définitionnelles, au reste postulées, entre classes de concepts. La réalisation de ce programme se fait au prix d’un divorce avec les réalités conceptuelles qui sont peut-être les plus fondamentales, car elles donnent naissance aux problèmes majeurs de la philosophie (pouvoir, comprendre, vouloir, exister, travailler...).

Les techniques formelles sont en porte-à-faux dès qu’on sort du champ des sciences déductives. Ainsi, on ne peut dire que l’État est une construction logique d’individus aussi facilement qu’on dit que le nombre est une classe de classes. Les techniques formelles ne peuvent s’appliquer qu’à des langages dont la syntaxe, voire la sémantique, peuvent être formalisées. Outre que les formes du langage ordinaire sont données, les règles de dérivation de ces phrases ne sont pas définies, non plus que les situations auxquelles les plus simples d’entre elles peuvent s’appliquer.

Mais, dès lors qu’on abandonne le principe d’extensionnalité qui assimile la langue à un calcul, on prononce la ruine du fondement théorique de l’analyse classique. Il ne s’agit plus de définir un concept ou une proposition dans les termes d’un autre en tablant sur une hiérarchie de propositions et de concepts, mais de décrire et d’abord de distinguer des types de fonctions. Une question philosophique n’est plus un problème à résoudre, mais une énigme à dissoudre en assurant une description. Et, s’il y a des expressions systématiquement trompeuses, ce n’est pas tant parce que les catégories grammaticales dissimulent les catégories formelles, mais parce que les catégories de la grammaire des langues naturelles et des langues formelles sont plus pauvres que les règles de l’usage réel. Il est à noter que disparaît le «paradoxe de l’analyse» qui gênait Moore: l’analysandum ne s’annule plus devant sa résolution ou sa reconstruction.

Si les «linguistes» se délient des patterns de l’analyse classique, c’est qu’ils croient pouvoir dénoncer d’une part le mythe de l’essence du langage, d’autre part celui d’une théorie dénotationnelle de la signification. Le premier est solidaire d’un certain nombre d’images: d’un calcul fixe, d’une décomposition en éléments, d’une dénomination acquise par définition ostensive et surtout d’une image logique des faits; images qui ne sont agissantes que dans la mesure où certaines formes, certains jeux de langage, superstitieusement prévalents, les imposent à notre insu. Cette thèse du pluralisme fonctionnel du langage commun s’assortissait d’une nouvelle thèse critique sur les illusions induites par le langage lui-même. C’est elle qui garantit l’efficacité thérapeutique. Beaucoup de paradoxes et de perplexités proviennent moins d’une vision neuve des éléments du réel que d’erreurs «logiques» élémentaires. Un certain dualisme cartésien, par exemple, repose, pour G. Ryle, sur une erreur catégoriale (a category-mistake ).

Le mythe d’une théorie dénotationnelle de la signification subsiste dans la conception bâtarde, à la fois atomistique et fonctionnelle, commune aux atomistes et aux positivistes logiques. Le rapport entre propositions et faits simples est-il autre chose qu’une relation en miroir entre la structure d’un discours logique et son doublet, pur modèle logique du monde, que Platon avait déjà écarté comme mimèsis dans la quatrième partie du Cratyle ? Russell lui-même avait avoué qu’un langage logiquement parfait serait un langage privé, impropre à la communication, a very inconvenient language . Et les positivistes logiques se heurtaient à l’écueil solipsiste jusqu’à la récente élimination des termes singuliers chez Quine et Ayer. La signification n’est plus qu’un facteur fonctionnel appartenant à tout un éventail d’assertions, questions, ordres... qui est tributaire de toute la souplesse du dire.

Les analystes de l’école d’Oxford

À partir de là, l’analyse descriptive va donner lieu, avec l’exégèse du second Wittgenstein, à trois interprétations différentes. La première est représentée par un quatrième groupe d’analystes, dits «du langage ordinaire». Choisir le langage usuel, c’était avaliser ses tropes et le type d’analyse qu’enveloppe sa syntaxe. Cette interprétation va emprunter variété et multiplicité à la richesse de son objet, au risque de devenir aussi indéfinissable que lui. Il ne s’agit pas d’inspection descriptive des entités, s’il est vrai qu’on ne peut attacher des prédicats caractéristiques d’objets à des concepts tels que le plaisir ou l’existence, qui sont des expressions non désignatrices d’objets. À grand-peine Wittgenstein avait réussi à dégager la notion d’élucidation pour sauver de l’ineffable la recherche conceptuelle. Pratiquement, on étudie quelques expressions qui semblent synonymes. On fait paraître leurs différences en scrutant leur contexte d’emploi. On énonce pour finir un principe de choix linguistique.

Cette analyse minutieuse des mots, des idiotismes... est la forme moderne de la vieille tradition verbaliste des humanités qui a fleuri à Oxford au XIVe siècle. Comme il n’était plus possible de philosopher à l’ancienne manière, l’école d’Oxford ne s’est pas contentée de révéler les faiblesses de la logique mathématique comme instrument universel de l’analyse, elle a dû élaborer et justifier sa méthode propre par différence avec l’analyse classique sans tomber dans l’analyse lexicographique: les problèmes philosophiques, dira-t-elle, sont des problèmes linguistiques en ce qu’ils concernent la logique informelle du fonctionnement des expressions. C’est elle qui les distinguerait des questions philologiques ou grammaticales. À vrai dire, Austin, le maître incontesté de ce type d’analyse, ne la considère pas comme la seule méthode philosophique valable. Elle serait au commencement une sorte de propédeutique à toute enquête sérieuse.

Mais deux autres interprétations étaient possibles.

Les positivistes logiques veulent bien croire que l’élucidation n’est pas purement linguistique – an idle tea-table amusement («futile divertissement de salon», dit Russell) –, à condition de la ramener à leurs propres présupposés. D’abord et dans la mesure où l’analyse informelle prend une allure argumentative, ses thèses sont positives: en disant ce que n’est pas la logique de notre langage, on suggère ce qu’elle est. Et, en acquérant une vue plus profonde à travers une compréhension du jeu de langage réellement utilisé, on soumet à une inspection minutieuse tout un domaine de faits (les faits éthiques par le riche vocabulaire de la responsabilité, la philosophie de l’esprit). Un exemple: trompé par une analogie purement grammaticale, je puis croire que des verbes qui se réfèrent à des processus non corporels sont du même type que des verbes qui se réfèrent à des activités physiques. S’il s’agit pour moi de trouver le n -ième terme d’une série dont on me donne les premiers termes, je vais alors traiter l’expression «maintenant je comprends» comme le compte rendu (report ) de l’occurrence d’un acte mental. Mais j’argumente. D’abord, je ne puis l’observer. Ensuite, je rapproche cette expression d’autres, ainsi «je commence», «je vaincs», et je leur donne à toutes un contexte. Finalement, l’expression apparaît comme un signal, le signal que je puis continuer la série. De même commencer, c’est avoir commencé; vaincre, c’est avoir vaincu. Pas plus qu’une exclamation, elle ne peut être vaie ou fausse, elle peut être seulement plus ou moins justifiée; et cela non par les images que j’ai dans l’esprit, mais par mon habileté à continuer l’exécution de la série. Je me libère du problème philosophique de la prétendue existence d’actes mentaux.

L’argument peut prendre une forme uniquement verbale. Il s’agit toujours, en faisant appel cette fois à ceci que certaines combinaisons de mots «font ou ne font pas sens», de voir les choses telles qu’elles sont. En vérité, on ne revient pas aux choses par quelque intuition eidétique, mais aux faits du monde quotidien recueillis dans l’attitude naturelle.

Pour Ayer, le principe de vérification joue finalement un rôle essentiel dans la défense du langage ordinaire. En fin de compte, c’est lui qui permet de soutenir la théorie selon laquelle la signification d’une expression ne fait qu’un avec son usage. Si une proposition n’entraîne pas logiquement une autre proposition, on trouvera un ensemble de choses qui rend l’une vraie et l’autre fausse. Il reste que le caractère verbal de l’argument en limite la portée, dès qu’on remet en cause le sens commun et l’absolu du langage usuel. Quand Protagoras, dans le Théétète , rejette la procédure qui prétend s’appuyer sur le langage pour distinguer, «percevoir» et «connaître», il fait valoir que lui aussi peut comporter une grande part d’interprétation des faits.

Aussi bien y a-t-il une troisième exégèse plus constructive: l’analyse descriptive devient systématique chez Hampshire et Strawson. Elle le devient, d’abord, par un effort pour dépasser l’opposition entre types d’analyse, en organisant une complémentarité. Les modèles construits, par leur simplicité même, peuvent jeter quelque lumière sur les complexités de l’usage réel; l’observation du langage naturel (look and see ) peut être utile à la construction d’un modèle simplifié. Il suffirait alors de consacrer les sphères d’influence existantes. Le travail analytique serait à double entrée et son domaine partagé entre une sphère américaine et une sphère anglaise.

L’analyse descriptive se systématise encore par un effort pour dépasser le sens commun et avec lui un certain positivisme des significations linguistiques. Après tout, précise Hampshire, à propos de l’ouvrage de Ryle, The Concept of Mind (1949), le philosophe n’a pas à clarifier les conventions d’usage de tel vocabulaire, mais de tout vocabulaire, pour parler de l’esprit humain. Des doutes philosophiques peuvent surgir devant l’usage ordinaire. Certains types d’expressions sont assurés de conditions d’application (ou de vérification) claires et non problématiques, tandis que d’autres ont des conditions si particulières qu’on peut douter de l’efficacité d’un concept. On entre dans le domaine de la philosophie dès que le doute est fondé sur une comparaison pondérée entre les conditions de certitude attachées à divers types d’expression. Ryle par exemple n’hésite pas à dresser un modèle de discours clair (les conventions qui règlent l’usage des descriptions physiques) contre un autre. Sa thèse est positive. Ryle part des conventions linguistiques et se soucie toujours de montrer au terme de l’analyse que celle-ci s’approche plus de son modèle que de celui de Hume ou de Russell. Il n’est pas question ici de partir d’un point de vue philosophique plus ou moins déclaré et de mettre en place les acceptions communes selon l’ordre d’une analyse conceptuelle indépendante, comme on le fait dans d’autres traditions.

Enfin, l’analyse descriptive se fait systématique au prix d’un effort pour assouplir la superstition du fait , qu’on a trop coupé de la théorie. On tend à rassembler les conclusions des élucidations linguistiques dans une théorie compréhensive. La tâche analytique se systématise au service d’une «métaphysique descriptive» qui diffère de la simple analyse descriptive par sa portée et sa généralité. Le travail du philosophe d’aujourd’hui, travail de cartographe, intéresse les liens entre catégories fondamentales de la pensée, leurs relations à ces notions formelles qui trouvent leur emploi, comme jadis les grands genres, dans toutes les catégories (existence, identité, unité). Mais on ne veut pas seulement comprendre comment fonctionne notre équipement conceptuel. L’imagination philosophique vient ensuite relayer et guider l’analyse vers une tâche quasi critique. Une sorte de variation imaginaire (pour des choses différentes, on utilise un même équipement conceptuel, pour des choses identiques un équipement conceptuel différent) de nos catégories réglées par réflexion sur les limites du langage est analogue à la recherche transcendantale. On voit aussitôt les limites de l’analogie. Les seules limites sont celles du langage et l’enquête porte sur la manière dont nos concepts sont fondés dans notre nature et dans les faits naturels.

5. Situation et portée du mouvement analytique

Aucune doctrine cohérente n’a fait de ce mouvement analytique une école. Dans un milieu relativement autonome, d’intense remise en question, une structure de discussion apparaît dès le début entre des tendances mathématicienne (Russell, Ajdukiewicz), phénoméniste (Moore, Ayer, Kotarbinski) et phénoménologico-linguistique (Austin, Ryle); un dialogue incessant où Russell répond à Stuart Mill, le deuxième Wittgenstein au premier, Russell au deuxième Wittgenstein et à Russell lui-même. Mais cette confrontation, qui s’étend au rameau polonais et américain, n’était possible qu’en vertu d’une certaine communauté de vues sur la nature et le rôle de la philosophie. L’archéologie du mouvement révèle que la théorie implicite de cette pratique renvoie à un acquis définitif de la philosophie logique, à un renversement de la théorie traditionnelle des concepts et des propositions. C’est elle peut-être qui est au fond de l’incompréhension mutuelle qui existe entre analystes et phénoménologues.

Il ne suffit donc pas de dire que la philosophie analytique traduit les questions traditionnelles sous une forme linguistique (on ne demande plus si la réalité est faite de substances ou de propriétés de substances, mais si sujets et prédicats signifient de la même façon). Si la révolution analytique n’était qu’une affaire de commodité, elle se bornerait à systématiser une vieille habitude. Aristote et Abélard savaient disputer en termes alternativement ontologiques et linguistiques. Elle n’est pas non plus l’installation dans les verts pâturages d’un domaine réservé, caractérisée par une certaine façon, concurrente de la phénoménologie, de faire vœu de pauvreté en matière de connaissance: on savait depuis Brentano distinguer recherche empirique et recherche conceptuelle. Ce qui est nouveau, ce n’est même pas la tâche analytique comme telle – après tout, dès qu’on récuse l’adage moniste selon lequel le vrai, c’est le tout et l’absolu, la philosophie se donne essentiellement comme analyse –, mais c’est à la fois le présupposé philosophique de l’analyse et l’unité d’examen analytique.

Le présupposé philosophique de l’analyse

Quand l’éditeur d’Analysis publie une sélection d’articles sous le titre Philosophy and Analysis (1954), il emprunte son épigraphe au Tractatus : «L’objet de la philosophie est la clarification logique de la pensée.» Voilà bien une déclaration à laquelle tous les analystes pouvaient souscrire. Les philosophes diffèrent quant au point de départ qu’ils donnent à la philosophie. L’innovation cartésienne consiste peut-être à donner la première place à la théorie de la connaissance et un sens transcendantal au Je pense ; la philosophie analytique met sûrement la logique au commencement de la philosophie. Son acte de naissance est une double critique logique: critique pluraliste des relations internes, critique antipsychologiste de la signification meinongienne (le Husserl des Prolégomènes est peu connu). C’est pour résoudre les énigmes du réalisme logique que l’analyse formelle s’est développée, pour se libérer du monisme de la totalité, étranger au fait de la science, que l’analyse a cherché son principe dans la forme de toute connaissance qu’est la logique: universalité du principe de non-contradiction, primat du jugement de relation, externalité des relations. «Les grandes lignes de la philosophie analytique, écrit Ryle, ne peuvent être comprises que de celui qui a étudié les progrès fondamentaux de notre logique. Ce progrès est en grande partie responsable du large gouffre qui a séparé en ce siècle la philosophie anglo-saxonne de la philosophie continentale.» Ryle peut bien reprocher aux logiciens d’avoir converti les mots logic et logical à leurs seules fins; il n’en affirme pas moins que toute recherche conceptuelle (de «tous», «si», «non», mais aussi de «couleur», «futur», «responsabilité») est élucidation de la forme logique de nos concepts.

Certes, deux pôles, la référence aux langages construits et le retour au langage ordinaire, correspondent à deux conceptions principales de l’analyse: l’analyse classique réductive et directionnelle de new level et l’analyse dite linguistique, descriptive, sans hypothèse métaphysique, de same level , qui toutes deux revendiquent la finalité du mouvement. Mais l’important n’est pas là. Les considérations décisives restent des considérations logiques. Seulement, là où le philosophe logicien réfléchit sur les pouvoirs d’inférence de concepts qui n’engendrent pas trop de paradoxes, le philosophe de l’école d’Oxford traite de concepts qui engendrent d’authentiques perplexités (percevoir, évaluer...). Le primat du logique (formel ou «informel») réduit nécessairement la Bedeutung au concept et le concept à ce qui est signifié par une expression ou une phrase. On réduit la signification aux seuls cas où l’on peut discuter sur le sens ou le non-sens d’une expression verbale. Or cette caractérisation n’est philosophiquement neutre qu’en apparence. Certes, on ne s’engage pas sur la sorte d’entité qu’est le concept – idée lockienne ou essence platonicienne –, mais les analystes admettent une bonne fois que nous n’avons rapport qu’avec des significations. Loin que le procès signifiant appelle pour eux un sujet philosophique, la conscience (le mot consciousness est, en anglais, insolite à bien des égards) est elle-même une signification tardive et compliquée. Au lieu que la phénoménologie a un moyen direct d’accéder à ce que désigne le concept de conscience et mesure sur cette expérience toutes les significations, la subjectivité semble ici tenir son émergence dans l’être de quelque propriété du langage. Le seul donné dont nous disposons pour saisir le travail de nos concepts est l’usage logique en général. Le langage est pour la philosophie analytique comme un mode de réminiscence.

L’unité d’examen analytique

Ce qui est nouveau dans ce mouvement, c’est aussi l’unité de l’examen analytique. Non plus le mot mais la phrase, le concept mais la proposition, la vérité mais le sens. Sans doute, le platonisme offrait déjà de quoi rompre l’illusion d’un lien naturel entre le nom et la signification. Le Cratyle distingue entre le nom et le verbe. Le Sophiste attache au logos le problème du vrai et du faux. Le nom en devenant sujet du verbe représente l’agent d’une action. Mais la phrase platonicienne reste une description réglée sur l’objet dont on parle. La fonction attributive et des considérations purement sémantiques dominent la dialectique comme théorie de la phrase. Les logiciens du XIXe siècle suivirent un plus long chemin. Contre l’explication associationniste inspirée de Stuart Mill, qui fait de la pensée une liaison de parties séparables et donne aux termes priorité sur les jugements, ce qui s’impose à eux, c’est avec l’unité fonctionnelle du jugement cette entité distincte du jugement qu’on appelle la proposition. Sous le nom de Satz an Sich (Bolzano), d’Objectiv (Meinong), de beurteilbare Inhalt (Frege), la proposition était en logique l’élément initial, vrai ou faux, «asserté» ou nié. Tandis que la théorie du parcours des valeurs, correspondant aux significations dans le calcul, fournissait avec le contenu du jugement matière à la logique propositionnelle, parallèlement la philosophie analytique, en déplaçant l’analyse du sens des termes aux propositions prenait pour thème positif le nouveau rapport de la connaissance à son objet, défini par le rapport entre la proposition et la réalité.

Négativement, l’analyse de la proposition en argument et concept, l’identification de concept et fonction, enfin la théorie des descriptions qui rend compte du concept nominalisé étaient autant d’étapes dans la solution-dissolution du terme général. Elles avaient fait place nette: le rapport de vérité entre la proposition et la réalité, qui remplaçait le classique rapport de représentation , pouvait devenir l’enjeu de la révolution philosophique. Seulement, il lui fallait préciser son option. On peut dire que, depuis soixante ans à l’écart, bientôt contre l’entreprise phénoménologique, finalement sans avoir été influencée par l’héritage posthégélien, la philosophie analytique s’est employée à «répondre à Kant», comme le suggère B. Williams. Lui a-t-elle répondu? On peut faire à ce sujet quelques remarques.

La réponse aux questions kantiennes

Tout d’abord, le discours qui prend pour thème le rapport entre une formulation linguistique et l’expérience (quel que soit le type de langage utilisé) est philosophique. L’analyse logique de la formulation entre dans ce discours comme son moment formel. Si l’on veut bien prendre garde qu’ici l’acte linguistique joue le rôle d’acte originaire de la connaissance, à la place de l’acte de percevoir, c’est un retour au paradigme kantien. On peut saluer, chez Russell, Ayer, Wittgenstein, Strawson, une préoccupation apparentée à ce que Kant appelait exposé ou recherche «métaphysique» (quid facti ). Seulement c’est une analyse logique qui découvre les conditions formelles de toute expression. Et la formulation linguistique, qui occupe toute la distance qui sépare la perception de la science moderne, passe au premier plan de la philosophie analytique, alors qu’elle faisait gravement défaut dans le kantisme. Au fond, les développements extraordinaires de l’analyse linguistique dans la connaissance renouent, chez les néo-positivistes, avec une tradition qui avait découvert la valeur philosophique de cette médiation (cf. Hume, et surtout Locke, Essai , livre III). La véritable forme de l’objet scientifique ne concerne en effet jamais directement un contenu sensible, mais tout d’abord un langage où s’inscrit tout un procès formel.

On peut, d’autre part, faire remarquer qu’en revanche l’analyse logique de l’élément formel n’est philosophique que si l’on ne dissocie pas ce qui est analyse des faits de langage et ce qui est analyse des faits dont parle le langage. Ce qui est à comprendre, c’est toujours le sens de propositions susceptibles de recevoir la sanction du vrai et du faux; le sens est toujours défini comme ce qui entre dans les conditions de vérité. Exclusif, le souci du formel conduit à substituer aux objets réels de science des constructions syntaxiques. Or, en un sens, le problème proprement transcendantal, qui concerne la détermination de l’usage (quid juris ), s’est posé aux analystes. Mais Kant y arrivait par l’analyse régressive dans une philosophie de la conscience, Wittgenstein (qui utilise l’épithète «transcendantal») et toute la philosophie analytique prétendent y parvenir par élucidation du sens dans une philosophie du concept. L’analyse logique nous livre des configurations possibles d’objets, sa rationalité est celle du fonctionnement des expressions linguistiques. En se voulant analyse philosophique , elle redouble la forme logique en forme transcendantale. De cette forme qui se révèle dans le travail de langage, l’analyse logique donne une formulation, mais comment la thématiser dans un discours? Réservant le cas de Russell, il semble ou bien que la philosophie analytique tâtonne dès qu’il s’agit de donner un statut au discours proprement philosophique qui traite des conditions d’usage de l’expression, ou bien qu’elle en vienne finalement à supprimer le problème, en renonçant au caractère philosophique de l’analyse.

Certes, le discours philosophique existe. Wittgenstein, dans le Tractatus , transpose plusieurs thèmes kantiens: la priorité de la critique sur la doctrine ; le sens défini par rapport au non-sens; la place faite à un au-delà du langage et de la connaissance. On retrouve même le paradigme kantien d’analyse transcendantale. Une définition comme «La proposition est image de la réalité», commente G. G. Granger, est toute différente d’une définition implicite apte à entrer dans une structure conceptuelle; elle remonte en quelque sorte du conditionné à la condition; en somme, elle est élucidation du «sens» de la proposition et non pas simplement de la forme logique de telle proposition. Seulement le Tractatus ne donne pas les moyens d’assigner la rationalité du sens dans la limite des règles constitutives de la signification. Tout son discours est à découvert. Il paye la rançon de l’antipsychologisme radical de toute philosophie du concept qui veut saisir le formel dans le langage et dans le seul qu’elle répute signifiant. Le discours philosophique peut bien refléter l’expérience vécue du vrai discours, il est vide de sens (la forme logique n’est pas un fait, le langage ne peut exprimer que des faits), il est non-sens car il se disqualifie en mentant aux règles mêmes de la signification.

On retrouve le même embarras avec une issue différente chez les positivistes logiques. Ici encore, un discours philosophique existe. Carnap répond à Wittgenstein, justifie l’analyse philosophique comme analyse syntaxique, la philosophie comme métalangue. Plus riche que la syntaxe logique qu’elle analyse, elle est pourtant de même nature et de même type d’argumentation que le discours démonstratif des sciences. Seulement, outre qu’il renonce à thématiser la question du sens en s’attachant aux constructions syntaxiques indépendamment de leur rapport aux objets réels, ce formalisme intégral suscite autant de difficultés qu’il en résout. Cette fois le discours est légitime. On ne succombe plus à la tentation kantienne de croire que nos catégories sont des nécessités de pensée ou de langage en arrêtant la science à un stade de l’expression scientifique (fixisme transcendantal); mais, en généralisant les langages construits (comme en ouvrant les procédures analytiques à la variété des pouvoirs linguistiques dans l’école d’Oxford), on en vient à surévaluer la part active du langage dans la constitution des faits et à dissoudre toute théorie générale de la signification. Ne la voit-on pas se réduire parfois à sa définition sémantique et conventionnelle, à des critères sensoriels, de conformité sociale, de commodité pragmatique? Avec le risque de démission inhérent à tout nominalisme, on recule d’autant la possibilité de rendre compte de l’objectivité des faits.

Il faut juger une philosophie sur ce qu’elle fait et non sur ce qu’elle ne fait pas. Pour répondre à Kant, la philosophie analytique a apporté une méthode, un lieu théorique et une contribution qu’on ne peut plus négliger. Qu’on songe combien de questions kantiennes précises sont puissamment renouvelées: l’existence et la critique de l’argument ontologique, la vérité mathématique, les antinomies et les limitations intrinsèques de la raison pure. Mais, chaque fois que la philosophie analytique va jusqu’à poser le problème transcendantal, elle balbutie plus ou moins consciemment. Il est vrai que le nombre des études anglo-saxonnes qui concernent celui qui s’était voulu d’abord postkantien semble indiquer qu’elle tend à revenir du scepticisme humien, où son génie l’incline volontiers, à sa source frégéenne.

6. La philosophie analytique en France

La philosophie analytique anglo-saxonne a commencé tardivement à exercer une véritable influence sur les recherches des philosophes de langue française. Jusque-là, quelques-uns d’entre eux seulement y faisaient des références, le plus souvent passagères; et un très petit nombre d’historiens de la philosophie moderne s’étaient penchés sur ce mouvement, qui date pourtant maintenant du début du XXe siècle. Mais les choses ont changé. Et l’on peut essayer simplement de résumer d’une manière partielle, et dans trois secteurs limités de la recherche analytique, les tendances principales de ses nouveaux développements qui donnent lieu à des ouvrages et articles originaux, ainsi qu’à des traductions de l’anglais permettant désormais au lecteur français de s’informer assez à fond sur les acquis de l’analyse.

Logique mathématique et philosophie des sciences

On a souvent remarqué que le mouvement analytique d’avant la Seconde Guerre mondiale a joué de malheur en France, avec la disparition prématurée, et tragique, de plusieurs jeunes philosophes qui s’y étaient intéressés directement (quoique à des titres assez divers; parmi eux: J. Nicod, J. Herbrand, J. Cavaillès). Mais il faut admettre aussi qu’il y a toujours eu une forte résistance, de la part de la philosophie française, vis-à-vis des tendances extrêmement rationalistes – et même, dans les premiers temps, positivistes – du mouvement analytique.

De l’époque positiviste (celle de l’empirisme logique), et des auteurs – principalement américains – qui l’ont prolongée après la guerre, nous avons reçu aujourd’hui deux héritages. Le premier est celui de la logique mathématique, issue d’abord des œuvres de Frege, Russell et Wittgenstein, et rapidement devenue ensuite une branche spécialisée de la science mathématique elle-même (l’exemple de Herbrand, mathématicien pur, était déjà significatif à cet égard). Mais l’école analytique américaine, principalement à travers W. V. O. Quine, a su maintenir le contact entre la logique formelle et la philosophie proprement dite; Quine a eu autour des années 1960 une influence certaine sur la jeune génération des philosophes français intéressés par l’analyse, et aussi sur plusieurs linguistes pour qui sa critique des logiques modales, par exemple, peut présenter un intérêt incontestable.

Le second héritage de l’époque positiviste – bien que la doctrine de l’empirisme logique, et même de l’empirisme tout court, doive être considérée comme largement dépassée aujourd’hui – concerne la philosophie des sciences. Cet aspect de la philosophie analytique est peut-être celui qui est le plus largement connu en France; et on dispose à ce sujet d’un bon nombre de travaux historiques. Sur le fond, les deux auteurs dont l’influence a été la plus forte (y compris auprès des scientifiques) sont K. R. Popper et T. S. Kuhn; fait remarquable, tous deux représentent la réaction d’une épistémologie de tendance «idéaliste» (au sens technique du terme) contre les excès de l’empirisme. Pour une période plus récente, signalons les prises de position franchement polémiques et contestataires de P. K. Feyerabend, qui marquent peut-être, il est vrai, la fin d’une certaine forme de philosophie des sciences, aujourd’hui très attaquée.

La philosophie du langage

Un autre secteur de la philosophie analytique qui, depuis la fin des années 1970, attire plus spécialement l’attention des philosophes de langue française est celui que l’on a appelé, à la suite des travaux de J. R. Searle, la «philosophie du langage». Cette dénomination n’est peut-être pas très heureuse; on peut craindre, en particulier, une confusion avec la perspective, très différente, qu’avaient développée, une décennie plus tôt, les partisans d’une application de la grammaire générative (au sens de Chomsky) à certains problèmes philosophiques classiques (J. J. Katz). Car la philosophie du langage telle que la conçoit Searle, à la suite de J. L. Austin, propose un programme de recherche qui est à peu près l’inverse de celui de Katz: il s’agit, non pas d’une éventuelle contribution de la linguistique à la solution de problèmes spécifiquement philosophiques, mais, au contraire, d’un souci de faire profiter la science linguistique de la réflexion des philosophes sur certains phénomènes de langage. À vrai dire, ces phénomènes eux-mêmes ont un statut un peu ambigu; et, jusqu’à une époque récente, ils étaient purement et simplement laissés de côté par les linguistes, qui ne s’intéressaient qu’aux aspects syntaxiques – et aussi, dans une certaine mesure, sémantiques – du langage. À ces deux dimensions de l’objet linguistique, les travaux d’Austin (comme, en linguistique française, ceux de Benveniste) ont ajouté ce que l’on appelle aujourd’hui la «dimension pragmatique», c’est-à-dire tout ce qui a trait à l’usage que le locuteur fait du langage dans son effort constant de communication avec son auditeur (ou destinataire). Mais, à mesure que les théories d’Austin et de Searle se sont imposées en philosophie analytique, elles ont pénétré, puis complètement imprégné le travail des linguistes eux-mêmes; aujourd’hui, il est devenu bien difficile de maintenir la distinction entre les deux domaines, et l’on peut vraiment donner la philosophie du langage comme un exemple de recherche interdisciplinaire.

Prenons deux exemples de ce qui se fait en philosophie du langage. Il y a d’abord, certes, le problème qui reste attaché au nom d’Austin: celui de la «performativité» de certains verbes, ou plutôt de l’usage que la langue fait de ces verbes. Lorsque, après un accident qui m’a longtemps immobilisé, je dis au médecin qui m’a soigné: «Voyez, je marche!», cet énoncé n’a de sens que si, en même temps, je me mets à marcher; autrement dit, si l’on considère que mon énoncé est un acte (un «acte de langage», comme on l’admet à la suite de Searle), cet acte reste nettement distinct de l’autre acte – physique celui-là – qu’il décrit. Mais que va-t-il se passer si, étant guéri, je dis à mon médecin: «Je vous remercie»? Pourra-t-on encore, dans ce cas, distinguer l’acte de langage – le fait que je produise cet énoncé – et un autre acte qu’il aurait pour fonction de décrire? Il ne le semble pas. Dire à quelqu’un: «Je vous remercie», c’est effectuer l’acte de le remercier (alors que, on vient de le voir, lui dire: «Je marche», ce n’est pas encore effectuer l’acte de marcher). Telle est l’observation dont Austin est parti. Or, sur ces bases, on s’est rendu compte, petit à petit, qu’il fallait reprendre toute la conception que l’on se fait habituellement de l’ensemble des usages linguistiques. Cet approfondissement a commencé – chez Austin lui-même – par une généralisation du phénomène de la performativité à celui de l’«illocutionnaire», c’est-à-dire à l’idée que tout énoncé, performatif ou non, donne lieu à un «acte» spécifique; ou, plutôt, que toute énonciation est un tel acte. Dès lors, on s’est mis à rechercher une classification satisfaisante des actes de langage, à l’intérieur de laquelle la performativité est venue prendre sa place, pour ainsi dire, parmi beaucoup d’autres actes illocutionnaires – notre premier exemple ci-dessus («Je marche!») devenant lui-même l’acte d’informer mon médecin de ma guérison ou, en tout cas, d’attirer son attention sur celle-ci. Cette recherche classificatoire dure encore et on peut penser qu’elle n’a pas fini d’occuper tant les philosophes du langage que les linguistes.

La seconde question qui, dans ce domaine, est très discutée est celle de la «référence». Par ce terme, qui remonte à Frege (ou à ses traducteurs anglo-saxons, puis français) mais qui a ensuite été repris dans un sens de plus en plus pragmatique par les philosophes du langage, on entend simplement le fait que tel ou tel mot de la langue désigne («réfère à») tel ou tel objet du monde extérieur. Si la question de la référence a pris tant d’importance en philosophie du langage, puis en linguistique, c’est parce qu’on s’est rendu compte qu’il y avait plusieurs manières différentes de faire un acte de référence, et, surtout, que ces divers modes de référence n’étaient pas sans influence sur l’analyse grammaticale elle-même. Ainsi (et comme l’avait déjà vu Russell au moment de créer l’idée même d’analyse en l’appliquant à ce qu’il appelait les «descriptions définies») n’est-il pas indifférent qu’on désigne un individu par son nom («Socrate», par exemple) ou par l’intermédiaire de l’une de ses propriétés («le maître de Platon»): dans le second cas – celui des descriptions définies, justement –, il se posera toute une série de problèmes logiques, linguistiques et, surtout, philosophiques que l’on ne retrouvera pas dans le premier cas (ces problèmes touchant les notions d’existence, d’identité, puis de modalité, etc.). Et c’est précisément à propos des questions modales que, plus récemment, la théorie de la référence a connu de nouveaux développements avec les travaux de S. Kripke; là encore, les chercheurs de langue française sont en train de reprendre pour leur propre compte un problème qui semble pouvoir intéresser non seulement les logiciens, les linguistes et les philosophes, mais même certains théoriciens de la littérature.

L’analyse linguistique et conceptuelle

Comme on l’a bien vu jusqu’ici, les rapports sont particulièrement étroits entre la philosophie analytique actuelle et la recherche linguistique au sens technique du terme: en un sens, la «philosophie du langage» n’est plus très différente, aujourd’hui, de ce que les linguistes – sous son influence d’ailleurs – appellent la «pragmatique». Pourtant, il y a toujours eu, depuis les débuts de la méthode analytique, une autre composante linguistique qui ne doit pas être confondue avec ce qui s’est passé en philosophie du langage; d’autant moins que cette composante permet en fait de rattacher l’analyse, dans une large mesure (et en tout cas beaucoup plus facilement que ne l’ont pensé ses créateurs, qui ont sans doute exagéré les aspects «révolutionnaires» de leur entreprise), à une grande partie de la tradition philosophique occidentale depuis Aristote, Platon, et Socrate lui-même: l’idée constitutive de la technique analytique, c’est tout simplement que le travail philosophique – contrairement à celui de la science – doit consister à s’interroger sur la manière dont l’homme pense le monde; et, surtout, que cette recherche ne peut être menée efficacement que si l’on examine la manière dont la pensée humaine sur le monde s’exprime dans le langage . Donc, il y a bien un sens dans lequel l’analyse est, fondamentalement, linguistique: comme l’ont souligné avec tant de force Russell et G. E. Moore au début du XXe siècle, et comme l’avait en effet très clairement affirmé le Socrate dont Platon s’est fait l’interprète, le philosophe ne doit pas se contenter de soutenir dogmatiquement telle ou telle thèse; il doit aussi, et avant tout, analyser le sens des mots que l’on est amené à employer pour formuler les thèses en question.

Évidemment, tout cela ne veut pas dire qu’une collaboration directe soit nécessaire, ou même seulement possible, entre la science linguistique et l’analyse philosophique; en fait, la plupart des auteurs pensent qu’une telle collaboration n’est pas souhaitable, parce que, selon eux, les résultats empiriques qu’obtient le linguiste dans son étude des langues particulières ne sont pas vraiment pertinents pour la solution de problèmes philosophiques qu’ils conçoivent comme étant strictement a priori (ou, dans la terminologie de Kant, «transcendantaux», c’est-à-dire, justement, non empiriques). C’est pour cette raison que beaucoup préfèrent à l’idée d’une analyse linguistique celle d’une analyse «conceptuelle»; mais il n’y a guère là qu’une nuance de mots: le résultat est bien le même, puisque, à travers l’analyse du langage, ce sont naturellement les concepts, ou si l’on veut les notions des choses, que l’on vise.

Mais, sur le fond, on peut se demander si cette réaction traditionnelle est complètement fondée. En réalité, si l’on y regarde de plus près, on constate que les analyses philosophiques rejoignent très fréquemment – et viennent donc, d’une certaine manière, confirmer, puis amplifier – des observations que font, de leur côté, les linguistes; et donc que, là encore, la séparation entre les deux disciplines, au moins dans sa forme radicale, est largement artificielle. En tout cas, c’est plutôt à une collaboration, certes prudente et respectueuse des différences qui demeurent entre les deux domaines, qu’appellent des travaux comme ceux qu’Austin lui-même avait consacrés, en marge de ses recherches en philosophie du langage, à un problème épistémologique classique comme celui de la perception. Par exemple, on peut montrer que, pour une bonne part, les problèmes de l’ontologie traditionnelle sont liés à certaines particularités logiques du verbe «être» tel qu’il a été utilisé dans les langues classiques; et, plus généralement, les travaux ultérieurs de P. F. Strawson ont confirmé ce que cet auteur lui-même avait établi dans son livre consacré à la notion d’individu: il est désormais impossible d’approfondir les concepts constitutifs de la métaphysique sans tenir compte, d’une manière ou d’une autre, de certains phénomènes logico-linguistiques qui seuls permettront de mieux décrire, et peut-être même d’expliquer l’image que l’homme se donne du monde (voire de la modifier, ce que Strawson, quant à lui, refuse de faire).

En concluant cet aperçu sur la lente pénétration de la philosophie analytique en France, il faut d’abord souligner l’extraordinaire diversité des recherches analytiques en général, qui exclut une éventuelle réduction de l’analyse à telle ou telle doctrine particulière; ainsi, on y trouve encore toute une tradition dans le domaine de l’éthique (et aussi, plus récemment, dans celui de la philosophie du droit et de la société) qui attend toujours d’être mieux connue dans le monde francophone, ne serait-ce que par des traductions. Mais peut-être faut-il aussi signaler, en sens inverse, un danger qui se précise à mesure que l’influence de la philosophie analytique se fait plus nette sur les autres écoles philosophiques: c’est celui d’une sorte de dilution de l’analyse par cette méthode de «récupération» que constitue la référence obligée mais sans conséquence véritable sur la manière même dont on pratique la recherche philosophique. On ne peut qu’espérer que les chercheurs de langue française qui s’y intéressent sauront faire l’effort nécessaire pour acquérir une véritable formation analytique.

Philosophie analytique ensemble de courants de pensée considérant la méthode philosophique comme un certain type d'analyse.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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